Le rêve américain, le mythe du self-made man, l’impérialisme américain présenté comme une réussite naturelle et indiscutable, ne sont pas de simples récits culturels ou économiques, mais des outils idéologiques puissants, capables de justifier a posteriori la domination, la violence et l’écrasement de celles et ceux qui ne rentrent pas dans le cadre, jusqu’à faire passer l’exclusion pour une conséquence logique, presque morale.

L’histoire ne se répète jamais exactement, mais elle se rejoue, avec d’autres mots, d’autres formes, d’autres habits, et aujourd’hui encore le parallèle est impossible à ignorer, car le mal porte un nom, Trump, et il ne gouverne pas par la vérité mais par la propagande, exactement comme avant lui d’autres régimes autoritaires, en façonnant la réalité selon son idéologie, en tordant les faits, en saturant l’espace médiatique de mensonges assumés, non pas pour convaincre, mais pour imposer un climat où plus rien n’est stable, où tout devient discutable, où la vérité elle-même est perçue comme une opinion parmi d’autres.

La propagande ne consiste plus à dire le vrai, mais à rendre toute vérité inutile, à créer un brouillard permanent dans lequel la peur, la colère et le ressentiment deviennent des moteurs politiques, pendant que la haine est rendue acceptable, rationnelle, presque nécessaire, au nom de la sécurité et de l’ordre.

Dans ce contexte, la violence ne disparaît pas, elle change de forme, elle devient administrative, organisée, légale, soutenue par un discours d’autorité qui la présente comme légitime parce qu’elle est étatique, mais tuer des citoyens américains ou participer à l’arrestation et l’incarcération de personnes, y compris d’enfants, n’a jamais été accepté par une large partie du peuple américain et suscite aujourd’hui une colère profonde aux États-Unis. Les opérations de l’ICE, agence fédérale chargée de l’immigration que certains qualifient de « milice d’État », n’ont pas seulement engendré des arrestations massives, elles ont déjà entraîné la mort de citoyens tels que Renée Good puis Alex Pretti, tués par des agents lors d’opérations récentes à Minneapolis sous prétexte de légitime défense alors que les images et les témoignages contredisent ces récits officiels, provoquant des manifestations massives et une indignation nationale contre ce qui est perçu comme un usage disproportionné de la force publique et une dérive autoritaire de l’application de la loi

Un paradoxe demeure, profondément américain, presque tragique, celui du second amendement, souvent réduit à une caricature sanglante à travers les tueries qu’il rend possibles et qu’il continue de produire, et pourtant pensé à l’origine non pas comme un droit à la violence individuelle, mais comme un ultime garde-fou contre la dérive autoritaire de l’État. Ce même amendement, qui a coûté tant de vies et dont les abus sont indéniables, pourrait paradoxalement redevenir, dans un contexte de haine institutionnalisée et de violence d’État, un rappel brutal que le pouvoir n’est pas absolu, que la force publique n’est légitime que tant qu’elle protège les citoyens, et que l’histoire américaine s’est construite sur la défiance envers toute concentration excessive du pouvoir. L’idée n’est pas de célébrer les armes, ni d’ignorer leurs ravages, mais de constater qu’un peuple qui accepte que l’État tue ses citoyens, enferme des enfants ou terrorise des populations entières sans résistance a déjà renoncé à sa liberté, et que le sens originel du second amendement, aussi inconfortable soit-il aujourd’hui, était précisément d’empêcher la naissance d’un État autoritaire adossé à la plus grande armée du monde.

Ce paradoxe, aussi dérangeant soit-il, dit surtout l’ampleur de la rupture démocratique en cours. Les migrants, les non-Blancs, les indésirables deviennent alors les nouveaux boucs émissaires, exactement comme hier d’autres populations, réduits à des chiffres, à des flux, à des menaces abstraites, pendant que la déshumanisation avance sous couvert de légalité.

Et comme toujours, ce système ne tient pas seulement par la violence directe, mais par les silences, par l’adhésion passive, par les élites économiques qui applaudissent la réussite américaine, par les entrepreneurs qui célèbrent l’efficacité sans jamais interroger le prix humain, par les institutions qui obéissent en se réfugiant derrière la loi, comme si la loi suffisait à produire la justice.

Je me souviens des soutiens de Trump lors de son intronisation, je me souviens des patrons qui y ont assisté, je me souviens des politiques qui ont applaudient, je me souviens des discours sur la croissance, l’innovation, la grandeur retrouvée, et l’histoire, elle aussi, se souviendra, comme elle s’est souvenue des collaborateurs, de Pétain, de la SNCF, de Hugo Boss, de la Suisse, des profiteurs de guerre, et de tous ceux qui ont laissé faire sans rien dire, car l’histoire ne se contente jamais de juger les tyrans, elle juge aussi, et surtout, celles et ceux qui savaient.

Ne pas s’indigner face à cela n’est pas une neutralité, c’est une collaboration, car accepter la propagande, tolérer la haine, fermer les yeux sur la violence d’État, même par confort ou par lassitude, revient à participer à ce qui est en train de se construire.

À l’époque où l’orgueil et la cupidité sont devenus des ways of life, il devient urgent de refuser ce récit dominant, de s’insurger politiquement, et d’inventer autre chose, non pas comme une posture morale abstraite, mais comme un projet concret fondé sur le vivre ensemble, la solidarité, le partage et la simplicité.

Car ce qui se joue ici n’est pas seulement une alternance politique ou un mandat de plus, c’est une question historique, celle de savoir si nous accepterons, une fois encore, de regarder la haine s’installer au nom de l’ordre, ou si nous choisirons enfin de ne pas trahir.